Joël Denis

Comme beaucoup d’artistes qui ont connu un méga-succès sur les palmarès en début de carrière, Joël Denis est demeuré pour plusieurs l’interprète du « Ya Ya ». À tel point que beaucoup d’autres volets de sa carrière, tant sur disque que sur scène, ont souffert de l’ombre omniprésente de cette si grande popularité. La réédition numérique d’un large pan de son répertoire, dont plusieurs pièces ont connu une diffusion beaucoup plus modeste, offre l’occasion de jeter un regard plus complet sur le personnage. Car le fantaisiste a gravé des dizaines de chansons, dans des styles bien différents, dans les années qui ont précédé et surtout celles qui ont suivi sa célèbre rengaine, devenue une incontournable du folklore moderne dans les soirées dansantes québécoises depuis un tiers de siècle.

Déjà à ses débuts sur scène, à la fin des années cinquante, les observateurs ne pouvaient que constater la vocation et l’étendue du talent du jeune Denis Laplante. Ayant étudié chez madame Audet avec sa soeur Johanne, c’est au Café Saint-Jacques à Montréal que celui-ci débute comme garçon de table chantant. C’est alors que Jacques Normand, qui reconnaît chez lui une rare polyvalence, lui propose de jouer dans la revue Nez à Nez qu’il présente aux Trois Castors, un cabaret montréalais à la française. La télévision de Radio-Canada l’invite ensuite à son Music-Hall où il impressionne avec son interprétation très visuelle du « Danseur de charleston » de Philippe Clay. Le répertoire de Joël Denis est alors beaucoup plus influencé par l’école française que par le rock’ n’ roll américain.

Quoique ses premiers enregistrements sur disque datent de 1958, il est officiellement reconnu Découverte de l’année en 1960 par Radio-Canada. On le recrute comme vedette américaine lors du spectacle que Georges Brassens présente à la Comédie-Canadienne en 1961. La même année, la station radiophonique CKAC de Montréal lui offre le prix du Meilleur disque pour enfants lors du Grand Prix du disque canadien pour l’album « La plume magique en paradis » réalisé avec la participation de sa soeur Johanne.

L’année 1962 voit la naissance de la deuxième chaîne de télévision francophone à Montréal (CFTM) et on repêche Joël pour co-animer avec Pierre Lalonde une émission du samedi soir qui va aussitôt devenir une institution pour la génération du baby-boom tout juste au sortir de l’enfance, Jeunesse d’Aujourd’hui. Alors que le rôle de jeune premier est naturellement dévolu à son partenaire, Joël qu’on présente souvent comme fantaisiste est celui qui épate par ses prouesses plus que par sa beauté: il ne manque jamais d’inventer quelque chorégraphie, ajoutant par là un élément visuel à ses chansons.

Cette présence hebdomadaire lui gagne le coeur des 12-18 qui le hissent en moins de deux au rang d’idole de la jeunesse. Ses premiers succès, réunis sur son premier microsillon en solo « J D » en 1963, sont souvent des chansons popularisées par des artistes des palmarès français tels Aznavour « Donne tes 16 ans », Brel « Madeleine », Nougaro « Le jazz et la java », Philippe Clay « Le danseur de charleston » ou Sheila « L’école est finie ». Deux ans plus tard, le décor musical a changé du tout au tout, à l’image de ces années de grandes transformations à tous les niveaux. La cérémonie télévisée hebdomadaire diffusée dans plusieurs villes du Québec, en plus de Montréal, continue d’accueillir tout ce que le show-business montréalais produit de vedettes, alors que les artistes établis côtoient les nouveaux venus du pop et du yé-yé. Jeunes hommes à la présentation impeccable ou jeunes loups à l’image inquiétante, fraîches filles à l’allure classique ou nymphettes courtement vêtues s’y succèdent et, pendant quelques saisons, doivent partager le podium avec des groupes de musiciens aux allures pour le moins surprenantes, vêtus et coiffés de toutes les couleurs imaginables. La nouvelle génération, du twist au go-go, a de toute évidence déjà rompu avec Bill Haley et Elvis Presley. Joël et Pierre sont forcément les symboles de ce Québec insouciant qui respire dorénavant au diapason des capitales occidentales que sont Londres, Paris, New York, Chicago ou L.A..

Pour Joël, 1964 est avant tout l’année de son méga-succès « Ya Ya », reprise d’une chanson de Lee Dorsey, qui devient sa marque de commerce et lui colle à la peau pour le reste de sa carrière. La chanson, superbement orchestrée, est aussi une danse simple que tout le monde connaît, ancêtre involontaire des nombreuses danses en ligne des années futures. Les disques suivants connaissent de bonnes performances en ondes et au rayon des 45 tours, tels que « Citronnier » que ne renierait pas un Trini Lopez, qui connut plusieurs succès aux Etats-Unis dans ces années turbulentes, le trépidant « Vas-y, dis-lui » et « Quoi de neuf Pussycat » que Tom Jones a interprétée pour la trame sonore du film britannique du même nom. Le chanteur-comédien lui-même aura l’occasion, à ce moment, de se mesurer au 7ième art. Au milieu des années soixante, Joël est véritablement une superstar au Québec et le réalisateur Denis Héroux lui propose de tenir le premier rôle du long-métrage Pas de vacances pour les idoles, qui raconte les péripéties d’une vedette pop, un peu à la manière de A Hard Day’s Night de Richard Lester, mettant en vedette… vous savez qui. Il y côtoie Suzanne Lévesque, Donald Lautrec, Les Hou-Lops et… Les Copains de Joël. Un nouveau succès, que Joël interprète justement dans ce film, devient son nouveau numéro un: « Hey, Hey, Lolita » amorce une série d’évocations en musique de contrées plus ensoleillées, depuis « La sieste » jusqu’à « Soleil dans la maison » (adaptation de « Montego Bay » de Bobby Bloom, une des premières chansons du hit parade à adopter un rythme reggae).

La formation de comédien de Joël lui est aussi fort précieuse lorsqu’on le réclame dans l’un des derniers radioromans à tenir l’antenne de CKAC vers 1966. Dès lors, on le voit beaucoup dans des spectacles montés pour les scènes du Québec dont celles de Muriel Millard et une autre intitulée Made in Joël. Ces revues musicales incorporent naturellement le chant, la danse et la comédie, le tout en présence d’autres chanteurs et comédiens. Sa versatilité lui permet également d’être à l’aise dans le rôle d’animateur d’une émission télévisée de jeunes talents.

S’il garde une bonne dose de fantaisie dans ses enregistrements, il lui arrive aussi de présenter des chansons dans un tout autre registre. Des adaptations comme « Mon vin d’été » qu’il interprète en duo avec Patricia (Patsy) Galant et surtout « Quand j’aurai soixante-quinze ans », version de la chanson « When I’m 64 » des fabuleux Beatles et dont les paroles françaises sont signées Stéphane Venne, d’autres facettes d’un artiste inépuisable.

Après les influences française puis anglo-saxonne, Joël prend un virage musical important au moment même où une nouvelle génération d’auteurs-compositeurs-interprètes tournant le dos à la génération yé-yé se révèle au tournant des années soixante-dix. Un nouvel album produit et réalisé par Jean Beaulne « Joël Denis », confié en grande partie à l’auteur Réal Barrette est mis en marché en 1971. Il montre un chanteur assurément plus québécois! Une première: il signe lui-même les paroles de « Jos Lumière » et co-écrit celles de « Beaucoup d’amis » et de « Pick », un curieux gaillard qu’on aurait bien vu déambuler dans un film de Gilles Carles qui a d’ailleurs offert l’année précédente un petit rôle à Joël dans Les Mâles. Les textes de Barrette couvrent un vaste éventail, des thèmes relativement sérieux tels « L’argent », « Alléluia, c’est la société » aux plus fantaisistes comme « Tes orteils ». Un autre énorme succès commercial émerge de l’album: « C’ta pas encore fait », sorte de chanson à répondre désopilante chantée en joual qui l’éloigne encore davantage de ses premières amours. À noter, une collaboration Gordon Lightfoot/Joël Denis intitulée « Tic-Tac » portant sur la course folle du temps.

Quelques 45 tours suivront avec des chansons comme « Courrier du coeur », « Madame la lune » (sur la mélodie traditionnelle), mais c’est surtout à la télévision qu’on le retrouve aux côtés de Pierre Marcotte et de Shirley Théroux dans Les Tannants, émission de fin d’après-midi où les sketches populaires et les bouffonneries alternent au plus grand plaisir du public en studio. On le revoit occasionnellement dans certaines dramatiques comme le téléroman La petite patrie et la télésérie consacrée à René Lévesque.

En 1983, il tente un retour sur disque avec l’album « À fleur de peau » où il s’assure à nouveau la collaboration de Réal Barrette. À peine une chanson « Respecte donc l’opinion de ton voisin » jouit-elle d’un succès d’estime, qu’il retourne à la télé pour une nouvelle émission, en duo avec Shirley Théroux cette fois, qui dure quelques saisons: Toto et Toutoune tient à la fois de l’émission enfantine et du vaudeville plutôt que de l’humour subtil.

Au cours des années quatre-vingt-dix, vague rétro aidant, il s’implique dans la tournée De Jeunesse à aujourd’hui et reprend, par la suite, le même concept à une échelle plus réduite pour un public toujours fidèle. Cette formule lui permet de réunir, dans ses soirées thématiques, certaines têtes d’affiche qu’il a côtoyées à la grande époque de Jeunesse. Très en forme physiquement, il demeure le boute-en-train de ces soirées rétro où il ne manque évidemment pas de chanter sa chanson fétiche et d’autres succès rythmés faisant ainsi danser les publics de tous les âges. Lui-même a d’ailleurs repris ce thème incontournable en un long pot-pourri aux couleurs folkloriques dans son DC « Le ya ya party » paru en 1991, quelques années avant que la chanteuse Mitsou n’en fasse une adaptation aux couleurs plus contemporaines.

Toujours actif sur les scènes québécoises et lors de galas télévisés où il excelle, Joël reste un animateur-chanteur-danseur incomparable qu’on apprécie maintenant depuis plus de quatre décennies. Homme aux talents multiples, il demeure l’un des artistes les plus polyvalents du Québec qui ne se prend pas du tout au sérieux. Les jeunes qui sont de nos jours tentés par le showbusiness auraient intérêt à s’inspirer du parcours de Monsieur Jeunesse d’Aujourd’hui!